JNDA 2016 : Moments forts de la Journée des Femmes par Bérangère Erouart

Introduction

La journée a commencé par le discours d’ouverture de Pierre de Gaétan Njikam, adjoint au maire chargé des partenariats avec l’Afrique. Il a notamment dit :

« Ces Journées Nationales des Diasporas Africaines s’inscrivent dans la politique de l’altérité, du rapport à l’autre, menée depuis 20 ans par la Ville, dans un esprit de dialogue et de modération »

Les JNDA étaient parrainées cette année par Denise Epoté. Cette journaliste d’origine camerounaise, chevalier de la Légion d’honneur en 2013 et désignée en 2014 par le Forbes Afrique comme une des 100 personnalités les plus influentes du continent africain, est aujourd’hui à la tête de la direction Afrique de TV5 Monde. Récit de son intervention :

« La femme africaine joue un rôle prépondérant dans l’économie du continent, mais elle demeure invisible » – Denise Epoté.

« Pourtant, au Sénégal, au Libéria, au Malawi, en  Centrafrique ou au Gabon, les femmes jouent un rôle de premier plan dans la transition démocratique. Idem pour toutes ces citoyennes qui font bouger silencieusement les lignes : sans les femmes, comment le printemps arabe aurait-il abouti ? ».

Elle a souligné aussi que l’Union africaine (UA) a fait de 2016 « L’année des droits humains, avec un accent particulier sur les droits des femmes ».

Cycle de Conférences

Tournées vers ce même cap, 4 conférences thématiques dédiées au femmes issues des diasporas africaines ont animé la salle du Conseil municipal de l’Hôtel de Ville de Bordeaux durant toute la journée du 29 avril :

  • Femmes et Pouvoir 
  • Femmes et Éducation
  • Femmes, Entreprenariat et Réseaux
  • Femmes et Culture.

Des échanges durant lesquels le mot « réseau » est ressorti plus d’une centaine de fois, comme la clé permettant de déverrouiller les carcans et les préjugés, de croiser les points de vue, de mutualiser les énergies, de fédérer les initiatives.

Première Conférence : Femmes & pouvoir

Avec :

  •  Rebecca Bowao, magistrate, présidente de l’Association Mibeko
  •  Fadila Mehal, conseillère de Paris UDI-Modem, présidente de la commission culture-patrimoine et mémoire, conseillère métropolitaine du Grand Paris.
  • Carole Da Silva, fondatrice de l’Association pour Faciliter l’Insertion Profession- nelle (AFIP)

Elles ont constaté que la femme, quand elle est en haut de l’échelle, est souvent perçue comme un « danger ». Plus son niveau de formation est élevé, plus son accession à de hautes fonctions est difficile. A fortiori lorsqu’elle est issue de la diversité : on peut alors parler de « double peine ».Trop de femmes africaines diplômées sont sous-employées, occupant par exemple des  emplois de femmes de ménage.

« Les femmes sont souvent elles-mêmes leur premier frein, or le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache » Carole da Silva

Elles sont aussi revenues sur les transferts d’argent. En effet ces transferts d’un pays à l’autre son culturellement très ancrés, et il est de coutume de dire que les femmes transfèrent moins d’argent et uniquement pour de la consommation. Or les femmes immigrées transfèrent nettement plus d’argent « au pays » que les hommes, comme l’ont prouvé les intervenantes. Cible n°1 : la santé ; cible n°2 : l’éducation… L’utilisation de l’argent par les femmes est généralement source de richesses, directes ou indirectes.

La femme est interdépendante de l’homme, et rien ne se fera sans cette complémentarité.

« Mais la place des femmes dans le monde politique ne va jamais de soi : leur ascension doit toujours être accompagnée par des lois, souvent accouchées dans la douleur (souvenons-nous des débats sur la parité).Les bilans sociaux des entreprises, des partis, devraient systématiquement rendre des comptes en matière de diversité et de la parité » – Fadila Mehal

Il faut davantage initier les jeunes femmes aux codes (très masculins) du pouvoir propres à nos sociétés, non pour se les approprier, mais pour être capables d’en jouer.

 « Il faudrait constituer un réseau africain de femmes pour faire entendre leur parole, car la problématique de leur sous-représentation vaut sur tout le continent » – Rebecca Bowao

Seconde conférence : femmes & éducation :

Avec :

  • Aïcha Bah Diallo, ancien ministre de l’Éducation de Guinée, ancienne directrice de l’Éducation à l’Unesco, fondatrice du Forum des Éducatrices Africaines ( FAWE)
  • Fatiha Gas, docteur en informatique, directrice de l’ESIEA Paris

L’Éducation est un sujet brûlant : En 2050, l’Afrique comptera 2 milliards d’habitants : 1 naissance sur 3 dans le monde sera celle d’un enfant africain.

« L’éducation est au centre de tout, et doit être l’affaire de tous : ministères, organisations – notamment féminines -, coopération internationale, et partenariats avec les parents d’élèves – notamment pour lutter contre l’absentéisme

«  Il faut par exemple pouvoir expliquer aux familles que lorsqu’une toute jeune fille tombe enceinte, il s’agit avant tout un problème d’éducation : la responsabilité en revient avant tout au système, et à l’entourage familial. » – Aïcha Bah Diallo

Il faut mettre l’accent sur la confiance en soi, la créativité, l’audace, qui ouvrent la voie à la création d’entreprise :  l’avenir en matière d’emploi

 « Il faut démystifier les peurs, les timidités sociales, informer sur les métiers d’avenir comme ceux du numérique, en allant à la rencontre des collégiens et des lycéens. C’est le sens des « Entretiens de l’excellence », une association née du constat que les jeunes issus de la diversité sociale s’auto-censurent dans leurs choix d’orientation ». (Fatiha Gas)

Troisième conférence : Femmes, Entreprenariat et Réseaux

Avec :

  • Muriel Berradia, dirigeante de l’entreprise de cosmétiques Nuhanciam
  • Suzanne Bellnoun, présidente de l’Organisation des Femmes Africaines de la Diaspora (OFAD).
  • Cécile Barry, présidente de l’Association Action’elles, de Worldmas International et co-fondatrice du Groupe Ajice

« Habituée à gérer le quotidien communautaire et familial, la femme africaine a naturellement la fibre de l’entreprenariat. Mais un entreprenariat « informel », car les femmes africaines sont loin des dispositifs existants, de l’offre d’information et de l’arsenal juridique ».

    « Aidons les femmes à valoriser leurs compétences, à formaliser leurs structures, elles feront des merveilles ». (Suzanne Bellnoun)

« Il faut aider les femmes à « visualiser » leur structure avant d’entreprendre, pour qu’elles ne se lancent pas à l’aveugle et ne stagnent pas au niveau de « la solution de proximité ». Les guider vers la création de véritables entreprises, avec un statut digne de ce nom.

« Action’elles, notre association créée à Lyon, aide les femmes de tous horizons à créer leur structure via le réseautage ». (Cécile Barry)

Muriel Berradia, formée chez Nina Ricci, Carven et Caudalie, qui a créé en 2011 sa propre entreprise de cosmétiques de qualité pour femmes de  couleur,  insiste pour sa part sur « le réflexe essentiel qui consiste à intégrer des réseaux ».

Quatrième conférence : Femmes et Culture

Avec :

  • Sophie Bessis, agrégée d’histoire, ancienne rédactrice en chef de Jeune Afrique, directrice de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques ( IRIS)
  • Rokiatou Bâ, directrice de la fondation d’Amadou Hampaté Bâ à Abidjan.

« Aurait-on pensé à faire un débat sur « hommes et culture » ? Probablement pas. Cette interrogation en dit long sur la place des femmes dans la culture… ».Sophie Bessis :

« Les femmes sont souvent « assignées » à une place, y compris dans le domaine culturel. Il faut refuser ces assignations identitaires, transgresser les cadres habituels de la culture ».

«  Chacun de nous a l’impression d’être le « produit » d’une culture. Or n’oublions pas que c’est l’humain qui a créé la culture, et non l’inverse ! »

« Il n’existe pas « une culture africaine », ou « une culture européenne ». ll faut parler de « cultures » au pluriel. De même, la culture n’est pas une entité immuable, elle évolue constamment. Les femmes doivent participer à cette création perpétuelle. Et pour créer de la culture, il faut avant tout parler, échanger. »

« Comment créer une culture commune au moment où les identités sont exacerbées ? L’heure est aux sociétés multi-culturelles ! »

Rokiatou Bâ est la fille de l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, dont elle a découvert l’oeuvre tardivement, durant ses études au Canada :

« Amadou Hampâté Bâ, disparu en 1991, a consacré une place importante aux femmes dans ses écrits. Très sensible à l’émancipation de la femme, selon une conception toute africaine, mon père disait que « la femme est plus proche de la divinité que de l’humain… tandis que l’homme est un semeur distrait ».

« La culture africaine n’est pas une production « exotique », mais véhicule une philosophie profonde, qui puise sa source dans des savoirs très diversifiés – connaissance de la pharmacopée, de la langue, des traditions… C’est le sens du proverbe africain disant qu’ « un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ».

« La culture africaine s’appuie sur la transmission orale et l’initiation, encore aujourd’hui d’actualité, vu le faible taux de pénétration des pratiques digitales. Or, les femmes apportent une contribution cruciale à cette diffusion des savoirs. »

« Il faut se connaître soi-même pour comprendre les autres. À cet égard, la culture du « donner » et du « recevoir », très présente en Afrique, nous offre une leçon fondamentale. »

Le mot de la fin…

Notre pays, la France, a encore trop de mal avec les identités multiples : il peine à comprendre que l’on peut être soluble dans la République, quels que soient notre histoire particulière, notre sexe, nos origines, notre double ou triple culture. Il tarde à reconnaître pleinement que diversité, mixité et parité sont avant tout sources de richesses.

Les médias, les élus, ont là un rôle important à jouer. Comme chacun d’entre nous. Et en particulier les femmes, qui partout dans le monde agissent comme de formidables traits d’union.

Ainsi s’est achevée la journée, riche, passionnante et nous sommes sortis de là avec une furieuse envie de faire avancer les choses !